Saison 20_21

Louée, louée, soit la « pensée magique » ! Et le chant des incantations publiques ! Dans ce fragment d’apocalypse traversé, l’enfant bâtard du capitalisme mondialisé – ainsi baptisé Covid 19 – aura fait courber bien des corps et se lever bien des discours.

 

Des discours, « il en pleut comme de la vaseline », dirait Gaspard Proust au moyen de son humour ravageur, en ce temps post-viral de vies et d’économies asséchées. Par-delà la déferlante des bons mots, il aura eu la malignité – cet enfant terrible, ce virus – de nous mettre tous à l’arrêt, pour ne pas dire aux arrêts. De faire vaciller le monde, ainsi que l’endeuiller. De mettre le coeur du système en panique. Il aura fait ce qu’aucune contestation sociale ou politique n’avait réussi à mener : suspendre un moment la marche effrénée du monde dans ce qui fait son mouvement. « La culture doit se réinventer », nous dit-on, dans une injonction murmurée au creux de l’oreille des chevaux – et nous ré-enchanter ! Et aller dans les écoles ou dans les rues. Pardi… Parce qu’avant, figurez-vous, elle n’y allait pas la culture en ces endroits-là, n’est-ce pas ? Et elle doit « faire école » aussi dans vos vies cette fois, cher.e.s spectateurs.trices rescapé.e.s, parce qu’avant, l’art ne vous parlait pas. Il ne venait pas jusqu’à vous vous apporter ses plaisirs, ses dérangements, ses nécessités…

 

Après les avoir souverainement snobés en les mettant presque hors-jeu, on intime donc aux artistes, à l’art et aux artisans de son rituel ordonné, l’ordre nouveau de se transformer. L’art, qui n’est pourtant rien, absolument rien d’autre, qu’une puissante et possible force de transformation en perpétuel renouvellement. « C’est l’art qui fait la vie ; je ne connais aucun substitut d’aucune sorte à la force et la beauté de son processus » - Henry James. Relégué au magasin des accessoires, livré à la déconsidération, l’art aurait-il oublié au point qu’il faille le lui rappeler, ses propres radicalités et son efficacité : l’action de se rapporter à l’individu, au corps social, au monde ? Celle de vouloir prendre souci de l’environnement ? De tenter d’y développer des formes réfléchies par où l’habiter mieux et plus justement ? « L’action du théâtre comme celle de la peste est bienfaisante », nous le rappelle encore la voix syncopée d’Antonin Artaud ; car poussant les hommes à se voir pour ce qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge.

 

Le masque, décidément, il sera à ces temps sanitaires davantage qu’une figure de style ! C’est quand il en faut porter que, pour d’autres, il s’effondre en son emblème. Ici maintenant, à présent, dans la violence de l’inadéquation entre la pensée du monde et le monde, s’invente un nouveau visage pour demain. Il faudra une profonde transformation des mentalités pour bouleverser tous les paradigmes anciens quand ceux-ci chercheront à refaire pointer le bout de leur nez bientôt, dans le cycle de la consolation, dans la faillite de l’imagination, dans le romantisme de la refondation en son subtil retour des refrains rétrogrades. Et, tandis qu’on affecte quelques milliards çà et là au motif légitime de se refaire une santé, avec derrière elle une santé économique, ne devrait-on pas exiger de même de la SNCF, d’Air France ou de Renault : qu’ils ré-enchantent à leur tour, nos transports ! Certes, il n’y a rien de choquant à ce qu’on suggère aux uns comme aux autres d’innover. Toute la culture, en effet, devrait faire l’objet d’une complète révolution de ses pratiques, le spectacle vivant en particulier. Une révolution inspirée comme une indispensable nécessité. Mais, la nécessité dont il s’agit – obsession vitale de chaque artiste – n’est-elle pas revitalisée déjà, d’avoir eue à traverser de multiples crises dont celle-ci n’est pas des moindres ? C’est souvent dans l’adversité que se révèlent les tempéraments les mieux aguerris et les plus téméraires. On s’épargnera du moins volontiers et sans état d’âme que cette ambition de « révolution culturelle » ait lieu dans la nostalgie de la manière Mao, avec le douloureux cortège de ses centaines de milliers de morts… Le pire bien sûr serait de se vouloir retrouver comme avant, comme des fossiles sur le bas-côté, le cul assis sur ses habitudes et ses réflexes, immunodépendants des héritages du passé.

 

En cette étrange rentrée, demeurerons-nous au sein de nos maisons dites de Culture les otages consentants des conditionnements marchands où s’effectuaient imperturbablement nos rendez-vous d’hier ? « Tous aux champs », nous dit le grand timonier, oui, mais au champ de la bataille et nos corps avec pour les jeter dedans ! Enfourchons le tigre, oui ! Pour autant que le tigre est un animal qu’il convient d’enfourcher à la seule fin d’expérimenter nos désirs, nos envies, et les salvatrices déflagrations que nous préméditons. C’est un proverbe chinois qui le dit : « celui qui tient un tigre par la queue ne doit pas lâcher prise. » Cette saison inédite est un chemin ouvert en direction de l’inattendu.

 

Et puisque Maubeuge est – paraît-il – « la ville où l’on a raté tous les virages », poussons les murs du préjugé, travaillons à même le sol où l’on nous croit parqués, investissons les parkings de la matière-même de nos fantasmes. Avec vitalité rageuse, hurlons la suite surtout ! À l’image de celle qui nous rejoint désormais comme artiste associée de la scène nationale en ce commencement de saisons nouvelles : Maya Bösch. Metteuse en scène américano-suisse, établie à Genève depuis 20 ans, elle a su fabriquer au coeur de l’Europe un art de la complicité et du double, un théâtre à l’énergie forcenée, tout à la fois fait de contestation et d’engagement poétique. En boxeuse généreuse, elle y délivre sur le ring de ses créations assénées comme autant de coups de poing, la marque de son talent vif et musclé au service toujours de la performance et du risque… Sa vitalité combattive viendra se conjuguer à ces créations fortes que nous défendons à Maubeuge. Celles de Chloé Moglia, Nora Granovsky, Raquel Silva, Aurore Magnier. Celles de Luk Perceval, Koen Augustijnen, Romeo Castellucci, Étienne Saglio, Emilio Calcagno. Sans oublier Yeung Faï, artiste expatrié de Chine et résident régulier du Manège…

 

À vous, à elles et eux, artistes, qui – ici – viennent à vous, soyez les bienvenus pour ce grand retour aux choses en ce jour d’après.

 

Géraud Didier, Directeur du Manège

 

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