Artistes infiltrés Nora Granovsky, Rachid Benzine & Yeung Faï

Infiltrés ? Ces artistes gravitent autour du Manège, viennent et repartent au grès des projets et des envies. Ce sont aussi des complicités fortes, assumées. Des valeurs communes. Pour présenter des œuvres inédites au public, rencontrer les habitants et mener avec eux des initiatives artistiques, participatives, culturelles. Trois aujourd’hui, et demain ?

 Nora Granovsky

La metteur en scène présente cette saison le spectacle Janis, où elle déclare sa flamme à cette artiste, à toute la beat generation, à la poésie et la liberté. Nora assurera la saison prochaine l'option théâtre du lycée Jesse de Forest d'Avesnes-sur-Helpe (...)

Le désir de créer, le défi de me mettre en danger, d’être dans l’intuition.

Au début Adolescente, Nora Granovsky passe ses mercredis à la Comédie Française. En terminale, une prof « extra » les met en « immersion au théâtre toute l’année ». Elle s’ouvre au théâtre contemporain, à la mise en scène. « J’ai pris conscience que cela pouvait être un choix.  »

Sa formation À l’École du Passage avec Niels Arestrup. « Lors d’une séance de travail, il m’a révélé que la place de regard extérieur était pour moi.  » Les rencontres « Georges Banu [qui dirige son master d’études théâtrales, ndlr], qui croyait en moi, me soute­nait. On avait des discussions très intenses sur les auteurs sur lesquels on travaillait. René Gonzalez [directeur du théâtre de Vidy Lausanne] et Luk Perceval, metteur en scène en chef du Thalia à Hambourg. » Ils ont nourri le « désir de créer, le défi de me mettre en danger, d’être dans l’intuition  ».

Sa signature « Des thématiques d’utopie, une énergie, un tempo, une esthétique... Ce sont les gens qui me le disent. Ça ne m’intéresse pas d’être dans l’analyse de mon travail ; je préfère être dans le faire.  »

...la question de l’intuition, de l’art brut, qui ouvre les portes de la perception.

Janis et la beat génération ? « Ça me constitue. Ce sont des choses auxquelles je crois, c’est ma philosophie. Jack Kerouac écrivait : « Les seuls êtres intéressants sont pour moi les déments, ceux qui sont assez dingues pour vivre, illuminés quand ils parlent, déjantés pour ne pas sombrer, désireux de tout en même temps, ceux qui jamais ne baillent et ceux qui brûlent brûlent brûlent comme les fabuleuses chandelles jaunes romaines qui explosent à travers les étoiles. »

Janis incarne le paradoxe de l’Amérique, à la fois les grands espaces, où tout est possible, et de l’autre la puissance de la norme, la communauté, le racisme et la consommation à outrance. La Beat Generation s’est imposée contre ça, avec les armes de la poésie et de la musique. Elle pose aussi la question de l’intuition, de l’art brut, qui ouvre les portes de la perception. La vraie question est : qu’est-ce qu’on invente, en fait ? Pour Bob Dylan, l’important n’est pas de se chercher et de se trouver, c’est de se créer. Janis a essayé, et c’est ce que j’essaye de faire à mon niveau. Ce sera mon don à l’avenir. Mon rôle est d’être un passeur de cette façon de concevoir le monde. Être sur la route tout le temps, comme les poètes de la Beat Generation, c’est aller à la rencontre de l’autre. Et aujourd’hui, mon dieu que c’est important, quand on voit la place que prennent la haine et le pouvoir de l’argent… »

 Rachid Benzine

Islamologue et écrivain, il fait résonner une voix indispensable, pour que la nuit ne tombe pas sur l’Occident. Infailliblement aux côtés du Manège, Rachid Benzine mène de nombreux projets sur le territoire sur le thème de nos identités, partagées, oubliées, subies, et renouvelées (...)

Les marges d’une société constituent souvent un miroir grossissant de ce qui se passe réellement dans un pays.

Né à Kénitra au Maroc, élevé à Trappes dans les Yvelines, champion de France de kickboxing et aujourd’hui intellectuel reconnu et respecté : le parcours de Rachid Benzine a tout du French Dream. D’abord passé par l’économie et les sciences politiques, il commence à s’intéresser à l’Islam en lançant avec le père Christian Delorme le dialogue islamo-catholique aux Minguettes, dans la banlieue de Lyon. Une expérience qui donnera un livre, Nous avons tant de choses à nous dire, paru en 1998, où il prône déjà un dialogue islamo-chrétien.

Islamologue de renom, il enseigne à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, devient chercheur associé à l’Observa- toire du religieux, et publie énormément. Le Coran expliqué aux jeunes en 2013, Des mille et une façons d’être juif ou musulman, coécrit avec la rabbine Delphine Horvilleur en 2017, mais aussi des pièces de théâtre comme Lettre à Nour (mis en scène avec Charles Berling et présenté au Manège), où il s’intéresse aux Français qui rejoignent Daech. Et des romans : Ainsi parlait ma mère (2020), consacré aux sacrifices d’une mère courage, et Dans les yeux du ciel, où il suit le quotidien d’une prostituée dans un pays arabe où la révolution n’a pas apporté le printemps qu’elle promettait.

« Les marges d’une société constituent souvent un miroir grossissant de ce qui se passe réellement dans un pays. Elles révèlent, généralement de manière hypertrophiée, les injustices ou encore les hypocrisies des sociétés.  » Dans ses textes littéraires comme dans ses essais et ses cours, Rachid Benzine creuse et fait remonter ce qu’on ne veut pas voir. Loin des idéologies simplificatrices de tout bord, une voix indispensable qui nous invite à renouer avec l’esprit critique, le dialogue, le débat et donc la complexité.

 Yeung Faï

Maître de la marionnette chinoise à gaine, Yeung Faï se sert des contes pour raconter l’histoire, avec un grand et un petit h. Après The Puppet-show man, le revoilà en rossignol face à l'Empereur de Chine. Simplement inclassable ! (...)

Je suis né dans un théâtre.

« Je suis né dans un théâtre », raconte Yeung Faï. C’était en 1964, à Zhangzhou, au sud de la Chine, en face de Taïwan. Son père est un maître de marionnettes, héritier d’une longue dynastie. Un art qui lui vaut l’admiration mais précipitera sa chute. En 1968, Yeung Sheng est accusé d’être une « autorité académique réactionnaire » et un « membre de la bande noire », interné dans un camp de travail où il meurt en 1970. Un traumatisme pour le jeune Faï, de toute évidence.

Toute son œuvre en porte les traces, plus ou moins évidentes, pour qui sait y prêter attention. « Les marionnettes ont été brûlées, se souvient-il. Avec mon frère, qui a quinze ans de plus que moi, nous n’avons pu en sauver que quatre ou cinq.  » C’est son frère qui, formé par leur père, l’initiera désormais à l’art de la marionnette. Faï sculptera sa première poupée à l’âge de 6 ans et en fait son métier dès l’âge de 14 ans. Depuis le début des années 2000, c’est en France qu’il en créé la plupart de ses spectacles. En 2004, on le voit ainsi dans La neige au milieu de l’été de Guân Hanging, très beau poème chinois adapté par Grégoire Callies, directeur du Théâtre Jeune Public de Strasbourg, et qui met en scène une vingtaine de marionnettes dont il supervise la fabrication.

Le public est frappé par sa virtuosité, touché par la finesse, avec laquelle il raconte des histoires simples, des histoires du quotidien, et revisite la sienne pour que le monde n’oublie jamais. « Ce n’est pas un travail pour moi, c’est ma vie. Chaque fois que j’ai envie de parler, je le fais par la création.  »